Cri-Cri et la foule aux yeux d’or

J – 21 avant le Tour de France  >>> Une plume, cent mots (et quelques)

François Cavanna, l’auteur des « Ritals » et des « Russkoffs », raconte à sa main la déveine éternelle de celui qui porta le premier maillot jaune de l’histoire du Tour, Eugène Christophe (et aussi de belles bacchantes…).

Gloire au vaincu

1919. Le premier Tour d’après-guerre se risque sur les routes de l’Est encore mal cicatrisées. Les obus ont tout bouleversé. Le silex affûte ses myriades de dents tranchantes ; des passerelles de fortune brinquebalent au-dessus des ruines des grands ponts de pierre ; les maisons offrent leurs entrailles. Sur les clochers sans cloches pointent, comme des chicots noircis mordant le ciel, des moignons de poutres calcinées.

Le peloton roule bon train, enlevé par Christophe, le « Vieux Gaulois ». C’est maintenant un vétéran, Cri-Cri : trente-quatre ans. Il a rasé ses terribles « bacchantes » qui, dit-il, le gênaient pour boire en selle. D’ailleurs, finie l’ère des faces aussi glabres que le métal chromé. Façon comme une autre de rompre avec le passé, avec les trop douces années d’autrefois qu’il vaut décidément mieux oublier. Desgrange lui-même n’a-t-il pas effacé sa légendaire barbe assyrienne, révélant un faciès durement sculpté de chef peau-rouge ?

Qu’il est jeune, ce peloton ! Les grands as d’avant quatorze ont alimenté la machine à tuer : Faber, le colosse débonnaire, Petit-Breton, adoré des foules, Lapize, le « petit frisé » à la carrière fulgurante, tant d’autres…

Des valeurs, il y en a, certes, parmi ces poussins. Mais c’est encore bien tendre, bien fragile… Ainsi, ces deux petites gars, deux frères, les Pélissier : après avoir fourni une très belle course, ils ont craqué, d’un coup, dans la quatrième étape. Ces jeunots !…

Le Vieux Gaulois porte donc sur ses épaules l’espoir de la France. Il porte aussi autre chose : un maillot bouton d’or qui éclate parmi les les casaques anonymes comme un soleil de mars trouant les nuages de grêle.

Ça, c’est une idée des journalistes. Christophe, le coriace Christophe, l’éternel chéri de la déveine, avait vu enfin son acharnement vaincre le sort. Aux Sables d’Olonne, il prenait la tête du classement général et, depuis, secouait le peloton de sa rage de vieille mule indomptable. Il avait avalé les Pyrénées, gobé les Alpes, mis les plus forts dans sa poche dans le Galibier comme dans l’Aubisque. Emballés par le mordant de cet increvable, les reporters unanimes avaient suggéré à Henri Desgrange que le détenteur de la première place fût offert aux ovations des foules par un signe bien visible. Desgrange, trouvant l’idée bonne, avait aussitôt pensé au drapeau jaune du départ qu’avait rendu fameux Abran – aujourd’hui décédé. Le jaune éclatant serait donc la couleur du Tour, le maillot canari sa récompense suprême.

Au départ de Grenoble, pour la première fois dans l’histoire, la fabuleuse Toison d’or avait voltigé au-dessus des dos vassaux. Le masque de terre cuite du Vieux Gaulois grimaçait de joie contenue au-dessus de la cotonnade éclatante de lumière.

Immédiatement signalée par la presse, l’innovation a passionné le public. Désormais, le Tour a son symbole, son étendard, sa couleur magique, son totem intouchable. Par la force incantatoire du rite, il entre dans la mystique. Aux imaginations subjuguées, il semble qu’un halo surnaturel flamboie autour du prestigieux vêtement, conférant l’invulnérabilité au demi-dieu qui sut le conquérir rt foudroyant sous l’anathème le sacrilège qui oserait l’attaquer.

Christophe, cette fois, tient « son » Tour de France. Valenciennes est tout proche ; ce soir, Dunkerque ; après-demain Paris. Rien ne peut plus le menacer… Combien de fois a-t-il failli le gagner, combien de fois la malchance s’est-elle abattue sur lui, bêtement, sauvagement, lui volant une victoire durement arrachée ? Il revoit la terrible étape des cols, en 1913. Ayant franchi le Tourmalet en deuxième position, il fonçait vers la vallée et vers la première place du classement lorsque sa fourche avant se brisa net. Il lui fallût se trainer à pied, sanglant et meurtri, portant son vélo inutilisable, le long des quatorze kilomètres qui le séparaient du village. Là, il dut encore trouver l’atelier du forgeron local et souder lui-même cette cochonnerie de fourche, sous l’oeil impassible des commissaires de course. Lorsqu’il avait enfin put repartir, le Tour était bien perdu pour lui.

Beau joueur, Christophe ne veut pas se « laisser porter » jusqu’au Parc des Princes, comme le feraient de moins combattifs. Il mène la danse, forçant les nonchalants à remuer les jambes. Et puis… une cohue. Le maillot de lumière a sombré, le peloton s’écroule comme un château de cartes. Le grouillement de membres et de roues qui encombre la chaussée se dissocie vite. Les gars sautent en selle en voltige et font force pédales. Une chute collective, un incident banal, en somme. Un seul ne repart pas, le le premier tombé : Christophe. Ahuri, n’en croyant pas ses yeux, il fixe stupidement sa machine. La fourche avant est brisée au ras du cadre…

Christophe ne ramènera pas le maillot jaune à Paris. Oh ! Le vieux lutteur n’acceptera pas sa défaite sans combattre. Comme autrefois, il ramassera les morceaux de sa machine et marchera jusqu’à la ville. Là, suivant un scénario qu’il connaît trop bien et dont il est le seul, sans doute, à ne pas goûter l’humour, il cherchera une forge. Des heures plus tard, il reprendra la route et parviendra au contrôle d’étape, à Dunkerque, alors qu’on allait l’éliminer. L’ultime étape sera pour le Vieux Gaulois l’occasion de battre un record : celui des crevaisons. C’est bon dernier qu’il franchit l’entrée du Parc des Princes. Le vainqueur, Lambot, a depuis longtemps terminé son tour d’honneur, mais la foule est là, au complet. Elle réclame celui dont le nom fut, le premier, associé à l’insigne de la victoire, celui qui, pour elle, sera longtemps le seul « vrai » maillot jaune : Christophe. Lorsqu’il paraît, le peuple des gradins déferle en torrent vers la piste, arrache les barrières, enlève son héros et lui fait une escorte triomphale. Un seul cri monte de la multitude, un cri lourdement, passionnément scandé :

Cri-Cri ! Cri-Cri !

François Cavanna, « Le Tour de France » (avec Paul Massonet), 1960.

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