Paris-Match, la fabrique des héros

J – 47 avant le Tour de France  >>> Ça presse

couv-paris-match1testEn 1975, un Français, Bernard-Astérix-Thévenet, met fin au règne d’Eddy Merckx, le Jules César de la bicyclette, sur le Tour. Paris-Match consacre sa « une » à l’événement, adoube Nanard en héros national et exalte les humbles vertus d’une France éternelle. Dans le rôle du greffier de l’Histoire en marche, Jean Cau. Vous lirez ci-après son papier (un grand moment) dans la version éditée à l’époque par l’hebdomadaire, quelques photos à l’appui. Au fait, qui a dit que le Tour, c’est l’occasion d’être de droite un mois par an ?

Le Bourguignon Bernard Thévenet, vingt-six ans, porte ici, pour la première fois, le maillot jaune devant Merckx.

Le Bourguignon Bernard Thévenet, vingt-six ans, porte ici, pour la première fois, le maillot jaune devant Merckx.

Les hommes qui font l’événement

Souffrir pour la patrie

Ce fût le sort de notre pioupiou Thévenet qui, aidé par la TV, s’empara du cœur des Français en s’attaquant au lion Merckx dans un « Tour » que Cau vous raconte…
D’abord « Thévenet », ensuite « Bernard » et maintenant nous en sommes à « Nanard » ! Ainsi dans le cœur des foules, la gloire va-t-elle son chemin et la tendresse trouve-t-elle les diminutifs qui la disent. De même, souvenez-vous, il y eut « Poulidor », puis « Raymond » et enfin « Poupou »… Mais, déjà, à écrire cette dernière phrase, je mesure l’importance de l’événement qui s’est produit en France, au cours des quelques jours que nous venons de vivre. Un monde a fini ; un monde a commencé. « Nanard » a détrôné « Poupou » ! Affaire capitale, certes, mais qui ne concernerait que notre politique intérieure si elle ne se doublait d’un événement de politique extérieure aux conséquences incalculables : Thévenet a jeté bas l’empire Merckx. On a beau connaître l’histoire et savoir qu’il y a toujours dix ans entre la bataille du Granique et la mort d’Alexandre ; dix ans entre le sacre et la première abdication de 1814 ; dix ans entre 1933 et Stalingrad et dix ans entre mai 1958 et mai 1968, on reste tout de même troublé de voir, exact au rendez-vous, le Destin mettre un terme à une royauté (à une dictature !) merckxienne de dix années. Le titan (le tyran !), se bat à une énergie wagnérienne (allusion au « Götterdämmerung »…) et trouve encore la force de donner de terribles coups de pattes à ceux qui le cernent. De sa voix toujours trfiste, toujours lasse, je l’entendais déclarer avant la dernière étape contre la montre : « J’ai eu hier des éblouissements, j’ai craché le sang, j’ai la mâchoire fracturée, les sinus percés, les dents me font mal, je souffre beaucoup, Le docteur m’a dit d’abandonner mais je ne veux pas… » Hier, phénomène et demi-dieu « cannibale », Eddy est un train de devenir un mortel et un héros. Qu’il se console : le malheur a toujours été le meilleur engrais du mythe. Pour moi, tant est pieuse l’admiration que je lui porte, sachez que je ne croirai à sa défaite que le jour… Nous verrons. Mais en attendant, pourquoi voudriez-vous que ma foi en Merckx soit moindre que celle de notre Nanard à qui on demandait, au lendemain de sa prise du pouvoir dans le Tour de France 1975, s’il n’était pas obligé de se pincer pour « y croire » et qui répondit : « Quand j’ai ouvert les yeux, ce matin, et que j’ai vu le maillot jaune que j’avais la veille bien disposé sur une chaise devant mon lit, je me suis dit : mais qu’est-ce que tu fais dans la chambre de Merckx ? Je n’y croyais pas. » Et d’ajouter, avec un sourire aussi frisotté que sa tignasse : « Maillot jaune devant Merckx, mettez-vous à ma place. Je rêvais de ça depuis toujours. » Donc depuis 26 ans et 6 mois puisque Bernard Thévenet naquit le 10 janvier 1949 au pays de Bourgogne dans un tout petit bled rassemblant quelques fermes et nommé « Le Pou ». (…)

Thévenet dans sa ferme familiale au nom prédestiné : elle est située au lieu-dit « Le Guidon ».

Thévenet dans sa ferme familiale au nom prédestiné : elle est située au lieu-dit « Le Guidon ».

S’ensuit un long portrait de Bernard Thévenet, ses racines paysannes, sa vie privée avec Janine, son parcours professionnel. Avec en toile de fond, la France d’en bas, ses valeurs traditionnelles…

(…) J’ai l’air de ricaner sottement sur cet humble bonheur et ces humbles propos mais, en réalité, je suis tout attendri. Brave Nanard, va ! Je t’aime. Nous t’aimons. La France t’aime. Pourtant, je passe toujours très vite et nous voici en 1975. Le départ du Tour est donné. Qui va gagner ? Deux favoris : Merckx, évidemment, le gigantesque Merckx, le Jules César de la bicyclette et, armé de son menton en galoche, de ses gentilles fossettes, d’une paysanne santé de bronze, d’un jarret de fer et – à la suite de sa victoire dans « le Dauphiné » – d’un moral d’acier, Bernard Astérix-Thévenet. Qualités de celui-ci : sérieux, courage, volonté. Défauts : gentillesse, modestie et absence de cette folie qui s’appelle l’orgueil et qui fabrique les superchampions et les « patrons » de courses. Qualités de Merckx : toutes. Défauts : dix ans d’efforts insensés, trente ans d’âge et diminution de « la frite » dans la montagne.

Dès le départ, de ce fameux Tour 1975, Eddy, à son habitude, fit le ménage jusqu’à ce que… La suite appartient à l’histoire : Eddy en tête à quelques kilomètres de Pra-Loup. Il va gagner le Tour. Ça y est. Alors surgit Bernard qu’on disait cuit. Et il remonte Eddy et celui-ci craque, zigzague, l’œil chaviré et voit le Bourguignon « s’envoler ». Le lundi, à peu près même musique : victoire à Serre-Chevalier d’un Nanard qui met plus de trois interminables minutes entre lui et Merckx.

Pour celui-ci c’est le drame. Lequel sombre drame vire, le mercredi matin, au noir poisseux de la tragédie. (« Autour du héros, tout se fait tragédie ! » Nietzsche.) Merckx fait une chute bête et méchante et c’est en « gueule cassée » avec maxilaire fracturé, sinus percés, pommette ouverte, bouche sanguinolente et souffle court qu’il prend le départ des 225 affreux kilomètres que comporte l’étape. Soudain, il tangue, son œil se vitre, il crache le sang. « Qu’il s’arrête ! Je ne veux pas qu’il meure sur la route ! » hurle son soigneur. Le médecin du Tour demande à Merckx d’abandonner. « Abandon ! » le mot fouette le fauve blessé qui, dès lors, ô miracle, ressuscite, plonge comme un damné dans la descente avec l’espoir que Thévenet osera l’y suivre et s’y rompra le cou. Peine perdue. Nanard, assis sur sa selle, et son trésor de minutes, descend pépère, revient ensuite sur le fou qui trouve assez de jus (où?) pour piquer deux secondes à l’arrivée à l’avare et sage Bourguignon.

Son plus tendre supporter : sa femme Janine.

Son plus tendre supporter : sa femme Janine.

Le lendemain – le mercredi – le cadavre de Merckx, qui a passé une nuit blanche et ne s’alimente que de bouillies et de liquides, s’offre encore le mâle orgueil de ratiboiser une douzaine de secondes à Thévenet qui, malgré une chute bénigne, continue, lui, de rayonner de la plus belle santé. Grâce à qui ? Grâce à la ferveur que les populations déchaînées lui témoignent au bord des routes ? Grâce à son courage ? Grâce à son équipe soudée des Peugeot-BP ? Grâce à ses mollets ? Grâce à Dieu et aux prières de l’abbé Pallot, curé de Saint-Julien-de-Civry où Bernard fût enfant de chœur et qui n’hésite pas, en chaire, à demander à ses ouailles de prier pour la victoire de l’enfant du pays ? Quand la Bourgogne au complet, la France entière et Dieu lui-même viennent se ranger aux côtés de Bernard, que peut faire le diable – surtout s’il est blessé ? Une seule chose : inspirer par son héroïsme au combat la plus profonde admiration et le plus grand respect. Il ne manquait plus que ça à la gloire de l’hyper-campionissimo : l’auréole du martyre. Voilà qui est fait.

Pourtant, tout à l’heure, j’écoutais notre Nanard désormais national (ciao, mais par ici la sortie, très cher et très vaillant Poupou!) répondre à l’interviewer qui lui disait : « Cette fois, ça y est, Bernard, tu as gagné le Tour ! », je l’écoutais donc répondre, voix, fossette, et œil gentils : « Avec Eddy, c’est jamais gagné. Même pendant la dernière étape, même sur les Champs-Elysées, ça ne sera pas gagné à coup sûr avant l’arrivée… » Tant le monstre fait encore peur. Tant il est difficile de s’habituer à être « grand ». Tant Nanard argonaute continue de n’en pas revenir d’être allé en Colchide et d’avoir ravi au redoutable Génie la Toison d’or qui, jusqu’en 1976, va enfin flotter victorieusement au soleil de notre riante Bourgogne et, bien sûr, de notre belle France.

Jean Cau

PS : Et vive Merckx quand même ! (cela ayant été crié à mi-voix, en cachette et toutes portes closes. Chut!)

Article paru dans « Paris-Match » du 26 juillet 1975, avec les illustrations et les légendes montrées ci-dessus.

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