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Le 23 juin 1925, la deuxième étape du Tour emmène le peloton du Havre à Cherbourg pour 371 kilomètres de course dans la campagne normande. « Le Miroir des Sports » avait dépêché ses reporters au milieu de la poussière et des torpédos. Un fac-similé du journal complet est reproduit dans le diaporama ci-dessous, ainsi que le reportage publié en double page centrale. De l’authentique, on vous dit !

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En suivant le dix-neuvième Tour de France cycliste : incidents de route et d’étape

[De notre envoyé spécial]

Modestie

Jacquinot, qui a crevé, pour la sixième fois peut-être, vient de réparer sous l’ombre accueillante d’un noyer, et la voiture qui le ravitaille en pneus, ayant effectué sa livraion, s’apprête à repartir.
Jacquinot enfourche sa machine. Il a au moins quinze bonnes minutes de retrad sur le peloton de tête. Visiblement, il est fatigué.
–  Je vais aller doucement, explique-t-il, car je viens d’en mettre une portion.
Et il fonce à 30 à l’heure. Beaucoup de coureurs en herbe voudraient bien pouvoir se reposer à la façon de Jacquinot.

Le phénomène

Au Havre, le soir de l’arrivée, Christophe, Dejonghe et le petit Decorte, qui a le profil d’un comique de music-hall, dînaient, avec leurs soigneurs, à la terrasse du terminus. Les passants s’arrêtaient nombreux. Ils ne voyaient ni Dejonghe, ni Decorte, ni aucun autre : ils regardaient Christophe.
Eugène ne perdait ni un coup de cuiller, ni un coup de fourchette, mais il expliquait sa course. Les jeunes de son équipe, un peu déçu par les résultats de cette première étape, venaient l’écouter, chercher près de lui le réconfort dont ils avaient besoin. Il les remontait d’une phrase, citait des exemples historiques, expliquait pourquoi les premiers résultats n’ont qu’une importance relative. Les jeunes retrouvaient leur sourire, allaient se coucher plus tranquilles.
Le public regardait toujours ; des gosses interrogeaient :
–  C’est Christophe ?
Et, derrière les verrières de la terrasse, indifférent à tant de regards braqués sur lui, le « vieux Gaulois », qui a surtout un masque romain, avait l’air de l’attraction, du phénomène autour duquel se concentre, dans les foires, la curiosité populaire.

Un ancêtre ?

L’architecte habile qui, en 1881, édifia la flèche fameuse de la cathédrale de Rouen s’appelait Alavoine. L’histoire ne dit pas si le « gars Jean » descend de lui en ligne directe. La facilitait avec laquelle l’un dominait les cathédrales, l’aisance de l’autre pour s’élever sur les montagnes serviront peut-être un jour  quelque chroniqueur à établir un rapprochement généalogique.

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Duel de voitures

Nous avons assisté, l’autre jour, à un combat peu ordinaire, qui, heureusement, ne tourna pas au tragique. Nous roulions dans un nuage de poussière épais comme un brouillard. Les voitures de la course en soulevaient des tourbillons suffisamment denses ; aussi la collaboration d’une lourde torpédo chargée de suiveurs amateurs parut-elle superflue. Les klaxons beuglèrent en vain, es trompes aussi. Quelques interpellations assez rudes obtinrent le même insuccès. En désespoir de cause, une voiture officielle essaya de « balancer » la torpédo. Celle-ci, après une petite promenade sur l’herbe poudreuse du fossé, revint rageusement à la bataille, se faufila entre les suiveurs, dépassa son adversaire et lui barra le chemin. Une dmi-collision s’ensuivit. Des propos sans aménité furent échangés. On ne sait ce qui serait arrivé si notre belliqueux confrère n’avait pris le sage parti de filer en avant, laissant l’amateur mâcher sa fureur dans la poussière.

Fierté paternelle

L’Italien Gremo court encore cette année le Tour de France, et pourtant, il n’est plus très jeune, puisque son fils prend déjà part à des épreuves cyclistes dans son pays. Gremo veille sur lui avec amour et lui défend de prendre part à des courses de plus de 150 kilomètres ; mais, dernièrement, profitant d’une absence de son père, le fils partait dans une course de 175 kilomètres et la gagnait.
Gremo raconte cela avec émotion et fierté.

Thys l’invicible

A 5 heures du matin, dans le petit jour, nous attendions le peloton à Rouen, près du pont Boieldieu. Il y avait beaucoup de monde. Les coureurs défilèrent. Je dis :
–  Tiens, voici Thys !
Or, depuis que Thys porte un maillot violet, personne ne le reconnaît. Une femme en cheveux se tourna vers moi, méprisante :
–  Thys ! Il est passé depuis longtemps !
Et comme je souriais de sa conviction :
–  Ah ! Vous êtes marie, vous !

Les deux déshérités

Dans la côte de Noulineau, après Rouen, il y avait autant de cyclistes que sur la route de Pontoise, au départ du Tour. Loin du peloton et croisant ces pédards deux ténébreux montaient à pied bien tranquillement : c’étaient Morlet, de Rueil, et Richert, de Villemonble. Ils parlaient de Paris et même des Arts Décoratifs. Nous les avons photographiés, et, comme personne, dans la course, ne fait attention à eux, ils étaient bien contents, ces deux banlieusards nomades.

Réminiscence

Tiberghien n’est pas avec nous cette année, et vraiment il nous manque. Mais, à Saint-Maclou, en Normandie, nous avons rencontré son associé Egg. Le champion du monde était en voiture avec sa famille, et il était tout heureux de voir passer le Tour de France. Egg l’a couru avant la guerre.

Les « retours » de Bottecchia

L’année dernière, dans la deuxième étape, Bottecchia avait crevé après Caen, et nous l’avions vu fournir un effort magnifique pour rejoindre le peloton. Cette fois, le même accident lui est arrivé un peu plus tôt, à la sortie de Honfleur. Mais, tandis que l’écuie bleu ciel s’envolait, cherchant à le distancer, ses camarades d’équipe s’échelonnaient sur la route pour l’attendre. Il n’y en eut pas moins de six qui se relayèrent pour le ramener.Même son compatriote Piccin lui donna un sériex coup de main pour réparer, et ottecchia revint à une allure foudroyante. Les habitants de Deauville en semblaient atteints de délire.

Les « gonflés »

Dhers déclara qu’il commence à se sentir en jambes. Pour parfaire son état physique, il entra dans un restaurant de Vierville pour s’inonder de vinaigre les mollets et les cuisses. Dhers n’a pas la peau sensible. Il m’a rappelé Ernest Paul, qui, parti dans le Tour en 1922, après trois jours de préparation, me déclarait à Nice :
Je commence à être en train.

Fantaisies

J’ai vu, il y a trois ans, le grand Scieur dévorer à lui seul deux roasbeefs qui auraient pu alimenter deux belles familles. Avant Isigny, j’ai vu, cette année Hector Heusghem avaler successivement le contenu de quatre soupières. Puis il rejoignit le peloton en se jouant, de concert avec Barthélémy. Depuis le matin, Honoré portait une plume bleue piquée sur l’épaule. Personne ne saur jamais pourquoi.

Les fanatiques

Après Colleville, les premières voitures furent suivies pendant longtemps par des cyclistes amateurs enragés. Rien à faire pour les décider à lâcher pied. Il y avait un maçon blanc de mortier, un zingueur en cotte bleue, un garçon boucher et même un apprenti coureur avec un maillot, un boyau en bandoulière et un pantalon long. Ce peloton représentatif des diverses corporations de la région disparut enfin dans la poussière quand Masson, pour un moment, produisit des étincelles.
A Saint-Aubin, Bellenger eut aussi ses suiveurs et même si l’on peut ainsi parler, ses prédécesseurs ; il était en effet entouré d’une escorte que l’on aperçoit sur la photographie ci-contre.
André Reuze

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Une boucle de 5.430 kilomètres

Le Tour de France 1925 s’est disputé du 21 juin au 19 juillet sur 18 étapes et un parcours long de 5.430 kilomètres. La Grande Boucle méritait bien son nom : elle longeait l’ensemble du littoral (quasiment) et des frontières métropolitaines. Seuls 49 des 130 partants ont rallié Paris, ville de départ et d’arrivée. C’est l’Italien Bottecchia qui a remporté l’épreuve, pour la deuxième fois consécutive, à la vitesse moyenne de 24,82 kms/heure. Aucun Français n’a terminé dans les 10 premiers. Une première.
Le Français Romain Bellenger a gagné la deuxième étape du Tour 1925.

Le Miroir des Sports, roi déchu des hebdos illustrés

Créé en juillet 1920, « Le Miroir des Sports », édité rue d’Enghien, à Paris, est un hebdo illustré qui accompagne la montée en puissance du sport dans l’actualité à mesure qu’il se démocratise. Les photographies y ont la part belle et complètent les reportages radiophoniques en plein essor. D’un format 24 x 34 cm, maniable, vendu 50 centimes, un prix abordable pour l’époque, il s’impose auprès d’un large public.
Leader de la presse sportive illustrée de l’entre-deux-guerres, « il joue résolument la carte française », explique Marc Welsh, dans son livre « Tours de magie, 100 ans de reportages ». « Cela va lui réussir longtemps, car l’équipe de France est imbattable au début des années 30. » En 1939, la parution est interrompue, puis reprend d’avril 1941 au 31 juillet 1944.
A la Libération, le journal est interdit. Il réapparait en 1951, en sous-titre de l’hebdomadaire « But et Club », avant de retrouver son nom cinq ans plus tard. Félix Lévitan, une figure du monde cycliste pendant plus de trente ans (il était aussi avec son journal « Le Parisien libéré » co-organisateur du Tour de France), en est le rédacteur en chef. Le développement des retransmissions télévisées sonne le déclin du journal, comme celui de « Miroir Sprint », qui cesse sa parution en novembre 1968.

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